Ammi & Ceibo – Extrait

Dans une demeure perdue de la campagne anglaise, 1900

Je ris à gorge déployée en tentant de me cacher de mon cousin. Du haut de ses huit ans, il a été envoyé par ma chère tante afin d’égayer mes mornes journées. Une branche craque sous mon pied, je m’immobilise. Les sens alertes, je redoute que le vent n’emporte le bruit. Lentement, la robe retroussée, je m’éloigne. Au loin, il m’appelle. Il me croit sans doute trop bête pour garder le silence quand celui-ci s’impose.
Sa frimousse blonde m’apparaît à l’horizon. C’est judicieux de sa part de monter au sommet de la colline.
— Ammi ! Je vous ai trouvée ! s’exclame-t-il en dévalant la pente aux orties traîtresses.
— Encore faut-il que vous m’attrapiez, cher cousin !
Ma course folle reprend, mes poumons me brûlent, mais je ne ralentis pas jusqu’à l’écurie. Quelques hennissements joyeux m’accueillent, accompagnés d’une remontrance.
— Vous avez passé l’âge de jouer, ne croyez-vous pas ?
Ma bouche se tord en une grimace de dégoût. Las pour moi, les visites de l’adorable cousin Irvin s’accompagnent toujours de celles de son grand frère, Horace. Ennuyeux comme des funérailles et aussi coincé qu’un livre prisonnier de son étagère, le voilà dans son rôle de moralisateur. Je baisse le nez, mes bas sont tout déchirés et crottés.
— Quelle idée de nouer le bas de votre robe pour exposer vos chevilles à la vue de tous, poursuit-il en confiant son cheval au palefrenier.
— C’est bien pour que personne ne voit mes chevilles et mes robes remontées que l’on m’a isolée ici, je riposte, taquine.
Ses narines se pincent, il me méprise. Je singe une révérence exagérément profonde et lui tourne le dos.
— Où allez-vous ?
— Au bassin, si votre frère ne me rattrape pas, je lance avant de détaler comme un lièvre.
— Avez-vous encore fait cet étrange rêve ?
Je pousse un profond soupir, agacée.
— Ce que je vous ai conté hier n’était point un rêve, mais la réalité. Si l’on se donne la peine de scruter son reflet dans le bassin aux carpes, de bien curieuses choses s’y miroitent. De même que ma robe qui prend de drôles d’allures.
Sa bouche s’étire en un rictus à la frontière du cruel. Horace ne croit qu’en Dieu.
— Sans doute faudrait-il faire part de votre vision à notre bon médecin, ricane-t-il.
Je croise les bras, outrée. Personne ne me croit. Et personne ne se donne la peine de regarder ce bassin. Pourtant, il suffirait de s’y pencher pour constater que je ne suis pas folle. Ce que je vois existe bel et bien. C’est à la portée de chacun.
— Ammi ! Je vous ai trouvée, piaille Irvin en venant se blottir contre moi.
Je lui caresse les cheveux, il a de jolies taches de rousseurs révélées par le doux soleil d’été. Ensemble, nous longeons le mur d’enceinte et nous étourdissons du délicieux parfum fleuri que dégagent les patères soigneusement entretenues dans des formes géométriques. La cloche sonne pour nous annoncer l’heure de souper.
— Le premier arrivé aura de l’orangeade, s’égosille Page, notre gouvernante.
Immédiatement, j’accélère, mais pas trop. Je laisse toujours Irvin gagner, il est persuadé d’être le garçon le plus rapide de la région. Ce n’est pas nécessairement faux, puisque son frère ne s’est jamais donné la peine de courir de toute sa vie. Irvin remporte la course haut la main, mes longs cheveux bruns sont désordonnés. Page dit toujours qu’il faudrait me couvrir de cire pour espérer que je garde en ordre une coiffure du matin au soir.
Elle désespère de ma peau légèrement hâlée sur mon visage et mes avant-bras, qui se confond avec celle des paysannes. Elle doit être la seule à ne pas avoir renoncé à l’idée de me voir mariée un jour. Je ne puis m’imaginer vivre aux côtés d’un homme aussi ennuyeux et conventionnel qu’Horace. Je rêve d’un doux parti, charmant et prêt à rêver avec moi. Las, tous les jeunes hommes de mon âge sont obsédés par leurs affaires familiales et industrielles, les veufs qui se bousculent à mon portillon me dégoûtent de leurs manières peu respectueuses des femmes.
Je prends place sur mon siège habituel, face à ce cher Horace. Il fixe son assiette, bouge rapidement les lèvres comme si un petit insecte le dérangeait sur celles-ci.
— Vous ne goûtez plus le lapin ? je me risque dans un élan de sympathie.
Il redresse la tête d’un coup, sourcils froncés.
— Non point, c’est un tout autre sujet qui me tourmente.
— Quel est-il ?
Je m’efforce de lui être agréable dans l’espoir qu’il le soit en retour. Il triture sa serviette, Irvin dévore littéralement son plat.
— Voyez-vous, Ammi, vos frères et sœurs sont tous mariés. Et bientôt, je convolerai avec la fille Prostin…
— Savez-vous au moins son nom ou seulement la hauteur de son patrimoine ? je ne peux m’empêcher de rétorquer.
Ses sourcils se froncent davantage, j’ai touché un point sensible.
— Vous êtes une charge pour vos parents, ma cousine. Ils m’ont envoyé ici dans le but de vous raisonner et vous éloigner de tout ce petit monde que crée votre esprit dérangé dans ce bassin…
— Je ne suis point dérangée ! je m’époumone.
Non. Je ne suis pas dérangée. Je vois des choses. De véritables choses. Il lève les mains, je ne me calme pas pour autant.
— Vous avez passé l’âge de croire à des choses aussi stupides que la fée des dents et autres créatures…
— La fée des dents existe ! s’insurge son petit frère.
— Non, c’est notre majordome qui remplace votre dent par une pièce.
Je plaque mes mains sur les oreilles de l’enfant et foudroie du regard mon cousin.
— Faut-il que vous soyez cruel à ce point ? Laissez-le croire, nos affaires de grands ne le concernent pas.
Irvin a les joues rouges de pleurer. Il se débat, se libère pour quitter la table en courant. Je me précipite à sa suite, gravis quatre à quatre l’escalier jusqu’à la chambre qu’il s’est attribuée depuis sa première visite. Assis sur le lit, il presse l’oreiller contre sa poitrine. Je m’arrête dans l’encadrement de la porte, lui demande l’autorisation d’entrée d’un coup d’œil.
— Horace est méchant, bougonne-t-il.
— Oui, c’est quelqu’un d’aussi vilain que son prénom.
Un minuscule sourire naît sur son visage rond. Je m’assois à ses côtés, ce n’est pas la première fois qu’Horace tente de sortir bien trop tôt Irvin de l’enfance. Je le berce, lui raconte une histoire qui a accompagné mes couchés durant des années. Lentement, il sombre dans le sommeil.
Je l’allonge et retire ses chaussures. Je mets Oscar, son nounours, dans ses bras. La main délicatement posée sur la sienne, je rêve du jour où j’aurais mes propres enfants. Je les adore, ils sont si candides, si pleins d’un espoir fou. Ils ne doutent de rien et se contentent de croire aux jolies choses.
Je baisse la lumière de sa lampe à huile, il n’aime pas dormir dans le noir complet. Doucement, je quitte la chambre.
Avoir des enfants. Se marier.
J’ignore la salle à manger et ouvre à la volée la porte qui mène à l’arrière-cour. Soudain, j’ai besoin d’air. Les visages des prétendants défilent à toutes allures. Tous ont eu peur de ma soi-disant folie. Tous ont fui, laissant mes parents dans le désarroi le plus total. Ma poitrine se comprime, le corset semble de plus en plus serré.
Je m’écroule sur les pierres entourant le bassin. Le souffle court, je me penche pour admirer le ballet apaisant des carpes. Le joli rouge orangé qui les pare se mute peu à peu en un reflet métallique, doré. Je suis fascinée, admirative de ces animaux qui deviennent des automates.
Je rencontre mes prunelles mêlant le vert pâle à la froideur de l’argent. Un corset de cuir vient enserrer ma taille, me couper davantage la respiration. Je porte la main à mon ventre, ne sens que le coton de ma robe. Alors, je tends le bras en direction de l’eau, pour ouvrir la boucle dorée qui ferme la pièce de cuir. Un appareillage s’assemble sur mon visage, c’est un étrange monocle.
Ne te penche pas, tu pourrais t’y noyer.
La tendre recommandation de ma gouvernante caresse mon esprit. J’effleure l’eau glacée de la pulpe de mon index. Je suffoque, plonge carrément la main sans que mon reflet ne se trouble. C’est comme si cette autre moi était tout simplement au fond du bassin.
Puis, sans que je ne l’explique, une force saisit mon avant-bras aventureux et m’entraîne dans l’eau. Je tente de surnager, cherche mon air, bat des pieds pour retrouver la surface. Je la vois scintiller, découvre une profondeur obscure sous mon corps ballotté par le courant. Je bouge les bras, essaye de me libérer de ce maudit corset qui serre de plus en plus fort.
Enfin, quand je parviens à émerger, je dois encore lutter pour ne pas sombrer de nouveau. Quelqu’un me saisit par la taille, je peux sentir un corps massif contre le mien. Lentement, je quitte les eaux glacées, mes vêtements alourdis me donnent la sensation que je vais de nouveau y plonger.


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