Cassandre & Ethan – Extrait

C’est une bonne décision. C’est une excellente décision.

Ces deux phrases tournent en boucle dans ma tête depuis quatre heures du matin. Assise sur mon lit, déjà habillée, douchée et prête, je fixe une photo. Ce n’est pas n’importe quelle photo. Il s’agit de nous quatre, en tenue de concours. Papa, Maman, Théo et moi. J’adore ce cliché. J’ai même souvent espéré qu’il se mette à bouger, comme dans Harry Potter.

Mais nos sourires restent désespérément figés.

Le soleil s’est levé. Et mon réveil m’a surprise en hurlant le jingle d’une émission matinale vers sept heures. Je me demande pourquoi je l’ai programmé. Je suis tellement nerveuse que je n’ai pratiquement pas fermé l’œil.

— PUTAIN DE CHEVAL ! hurle mon frère en claquant une porte.

Je soupire, il va encore être de bonne humeur. Je me précipite dans les escaliers et enfile rapidement les boots de ma mère avec un gilet en laine noire. Quand mon frère hurle « Putain de cheval », c’est que Pembroke a fait une bêtise. Je cours à notre minuscule sellerie en prenant le temps d’inspirer l’air frais du matin. Le silence est seulement perturbé par quelques hennissements un peu grognons, le martèlement des sabots et le ronronnement lointain d’un moteur.

— Le foin arrive, espérez un peu ! je taquine, souriante.

Les chevaux sont de grands impatients. Et quand ils entendent le bruit du quad, on ne les tient plus.

J’attrape la longe1 et le licol2 de Pembroke, que j’ai eu le bon goût de suspendre à côté de l’entrée. Éclater la clôture de son paddock3 personnel : sa grande passion. Il est seul qu’on isole. Et il est le seul à ne jamais être monté par les élèves. Ce grand hongre noir terrorise les cavaliers.

Je le regarde galoper le long de la palissade au sud de notre terrain. Théo s’obstine à vouloir le rattraper. C’est inutile. Il faut attendre qu’il revienne par l’ouest. Là, il y a un passage où on peut le coincer à deux. Je passe devant les poneys encore ensommeillés, Cookie m’appelle. Je lui ai donné la sale habitude d’avoir toujours des friandises sur moi. Mais pas ce matin.

Je siffle trois petits coups, un code établi par ma mère. Il dresse les oreilles et ralentit sa course en cherchant sa maitresse du regard. Nous parvenons à le stopper dans le passage, comme toujours.

— Mets-lui le licol. On va devoir encore le mettre au box, ronchonne Théo.

— Tu devrais rentrer déjeuner, je souffle en tenant l’animal par la longe.

— Toi aussi, je te rappelle que tu es censée faire ta rentrée dans moins de deux heures.

Je baisse la tête, dépitée. Il était inutile qu’on me le rappelle. Je caresse distraitement le dessus des naseaux de Pembroke. Quelle folie de reprendre le lycée !

— Fais pas cette tête, tu as pris la bonne décision. Que Papa soit content ou pas, assure-t-il en passant le bras autour de mes épaules.

— Je ne supporte pas de le voir comme ça.

— Quand j’ai passé mon monitorat, il a fait la gueule pareille ! Et, finalement, il est bien content que je l’aie pour lui filer un coup de main ici. Allez, souris, puis y’aura des têtes connues là-bas.

Théo positive. Il tente de toujours positiver. Sauf quand son sale caractère l’emporte. Une tape amicale plus tard, il repart vers la maison. De mon côté, je fais marcher le fuyard le long des paddocks sous le regard curieux des chevaux qui s’éveillent.

— Casser les clôtures ne te ramènera pas ta maitresse. Je sais que tu fuis pour la retrouver… Du moins… Je suppose. Mais, c’est peine perdue, je murmure en approchant des boxes où mon père distribue la nourriture à ceux qui passent la nuit à l’intérieur.

— Il s’est encore barré ce matin, peste mon père. On devrait le vendre…

— Maman ne voudrait pas !

Je referme la porte en bois usé, Pembroke botte dedans.

— Elle ne voudrait pas non plus vous voir bosser avec les chevaux après ce qui lui est arrivé, crache-t-il avec amertume.

Je ne réponds pas. Parler de ma mère avec lui est inutile. Complètement inutile.

— Tu portes son gilet… Il faut qu’on t’achète des affaires, constate-t-il en remplissant une dose de granulés.

— Et on les payera avec quoi ? Les sous de la facture d’eau ? Celle du gaz ? Ou celle du maréchal-ferrant ?

— Tu te payes le lycée pour un diplôme que je désapprouve !

— J’ai eu une bourse. Et je paye le complément avec ce que j’ai de côté. Maintenant, avec ou sans ton soutien… Je vais aller foutre mon égo au placard pour retourner en classe avec des ados

Je retourne le plus rapidement possible à la maison, il est hors de question de l’écouter me casser le moral.


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