L’Astrée & l’officier – Extrait

Je tiens fermement la boite à souvenirs laissée par mes amis du lycée. Cent kilomètres, c’est ce qui me sépare d’eux à présent. La camionnette s’engage dans une longue allée bordée de platanes, ma sœur fait copieusement la gueule alors que mon père jubile.
— Enfin ! Enfin ! Et enfin ! répète-t-il comme un gosse le matin de Noël.
Je soupire, c’est un énième « rêve de sa vie ». D’abord, il y a eu cette envie subite de devenir une star de la musique et de remplir le stade de France. Heureusement pour nous, mon père a toujours été incapable de faire sonner juste un instrument. Puis, il a eu cette grande idée d’investir dans des chèvres pour les vendre comme tondeuses écologiques. Trop avant-gardiste.
Mais depuis deux ans, nous vivons au rythme des rénovations du château de la Roche de l’Astre, un petit bijou d’après lui. Je n’en ai vu que des photos et ses tapisseries moisies ne m’avaient pas spécialement fait rêver à l’époque de son achat.
Oui, mon père a acheté un château. Nous avons vendu notre maison, mangé des pâtes pendant des mois, quémandé quelques subventions et donations avant de devenir très proches des créanciers.
— La Roche de l’Astre, ça doit te plaire Astrée, non ? questionne mon père en manœuvrant dans une immense cour entourée de verdure.
— Je suis sûre qu’elle est ravie à l’idée de passer un an comme femme de chambre dans un trou pommé, raille ma sœur en sautant de la camionnette.
— C’est le temps d’équilibrer la trésorerie, je philosophe.
C’est une idée que j’ai mis du temps à accepter. Mon père ne m’y a pas obligée, pas plus que ma mère. En fait, ça s’est imposé à nous quand je n’ai pas réussi à me décider sur mes études. Hors de question pour mes parents de passer une année à ne rien faire. Alors, la solution a été toute trouvée quand on nous a annoncé la fin des travaux pour juin.
J’embrasse ma mère sur la joue et m’arrête un instant sur le perron pour admirer la façade ouvragée. Il n’a plus rien à voir avec la ruine des photos.
— Ce sera un bel hôtel, assure mon père en posant sa main sur mon épaule. Et puis, peut-être que de travailler ici pourra t’ouvrir des portes. Tu pourrais rencontrer des gens passionnants !
Mon père, ou l’art de voir systématiquement le bon côté de la chose. Je lui rends son sourire, il a sans doute raison. Même si l’éloignement de la ville et de mes amis m’effraie un peu.
— Nous n’aurons pas internet avant la fin de l’été, prévient ma mère. J’ai eu le fournisseur d’accès ce matin au téléphone. Il y a encore quelques travaux à faire sur la ligne.
— Heureusement, il y a les forfaits illimités, je me rassure en entrant dans un hall majestueux.
La banque d’accueil sobre est installée dans un coin, non loin d’un petit salon d’attente. À ma gauche, un immense salon dans les teintes vertes. Face à moi, un incroyable escalier d’apparat qui se divise en deux à mi-étage.
— Les filles, posez vos affaires et au boulot ! On a encore tout à déballer et à installer, presse notre mère en nous invitant à la suivre.
Nous montons jusque dans les combles de la bâtisse où mes parents ont aménagé un logement cosy. J’aurais ma propre chambre, et ma sœur aussi. Voilà qui me change de notre maison étriquée où je partageais un lit superposé avec elle. Je m’installe un instant sur le lit dans ma chambre mansardée. Un œil de bœuf laisse entrer une lumière réconfortante.
J’ose enfin ouvrir la boite. Sous le couvercle, une photo avec mon groupe d’amis. Je suis au milieu, souriante et à faire le pitre. Dans un coin, il y a la sage Amélie avec sa natte blonde, légèrement bousculée par Yannick et ses dreadlocks rassemblées en masse sur sa tête. Marine a l’air dépitée et Samir tente de paraitre sérieux au milieu de tout ce désordre.
Nous sommes tous bacheliers. Et je suis la seule qui ne sait pas ce qu’elle veut faire. Amélie est entrée en prépa, sans surprise. Yannick et Samir continuent leur chemin ensemble en informatique. Quant à Marine, elle a opté pour le tourisme. Peut-être qu’elle finira par venir inspecter notre hôtel pour le compte d’une agence.
Je farfouille parmi les bricoles. Un masque de chat, souvenir de mes dix-huit ans fêtés il y a tout juste un mois. Un petit troll que nous avons acheté en cinq exemplaires. Des chaussettes trouées avec le programme de notre voyage en Angleterre roulé en boule à l’intérieur. Et des Smarties, la chose la plus essentielle à ma survie en rase campagne, d’après Yannick.
J’ai un nœud à la gorge, c’est toute une vie qui change. On s’est promis de s’écrire des mails, je verrai bien qui aura tenu sa promesse quand je retrouverai le net.
— Astrée ! Bouge-toi ! hèle ma sœur depuis le couloir.
Je sursaute et glisse la boite sous mon lit.
— Hippo, t’es d’une amabilité rare, je raille en la croisant au salon.
— Je préfère qu’on m’appelle Lily, ou Lyte. Mais Hippo c’est un peu de la merde comme surnom, ronchonne-t-elle en descendant avec moi le petit escalier en colimaçon qui ramène au second étage.
Hippolyte, nos parents aiment trop les prénoms oubliés. Je trouve que je m’en sors bien avec Astrée. Nous retrouvons ma mère au salon vert, en plein inventaire des objets encore emballés.
— Vingt, vingt et un, vingt-deux…
— Quarante-quatre, soixante-deux, douze, je la taquine en venant regarder la liste par-dessus son épaule.
— ASTRÉE ! Tu es pénible, je dois tout recommencer !
J’éclate de rire, c’était trop tentant. Je me détourne d’elle et observe cette pièce haute de plafond. Des moulures habillent les murs et un lustre impressionnant. Des bibliothèques en bois sombre sont dispersées entre diverses consoles et guéridons où s’agglutineront bientôt les antiquités chinées par papa.
Je me retourne et découvre un tableau monumental qui fait rater un battement à mon cœur. Je suis sciée par sa grandeur et par la beauté des couleurs.
— Un mécène l’a fait restaurer. C’était l’un des derniers occupants de ce château, explique mon père en entrant dans la pièce. Une œuvre superbe !
Je m’approche, le cadre doré est joliment ciselé. Je détaille le cavalier qui y figure, grandiose sur un cheval cabré et sabre au clair. Il porte un uniforme impressionnant au pantalon garance. Je lève les yeux vers son visage, il arbore une fine moustache et, l’espace d’un instant, il me semble croiser son regard vert profond.
Je me recule d’un pas et cligne des yeux, surprise.
— Étonnant de réalisme, n’est-ce pas ? se pâme mon père. C’est bien simple, le restaurateur m’a dit qu’il dégageait une véritable âme.
Mon cœur tambourine, ses prunelles sont de nouveau dirigées vers l’horizon. Mais je suis certaine que ce tableau m’a regardée ! Je le détaille, je m’attends à voir les yeux bouger. Mais rien. Mon père nous abandonne pour réceptionner le matériel de la cuisine, vaste entreprise.


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